vendredi 26 septembre 2014

Une pépite pour chercheur d'emploi


 Première pépite : une grande société vient de publier une offre d'emploi réaliste et... honnête !

"Acme Corp. est leader mondial de la récolte de pépites d'or. Forts de nos 66 666 collaborateurs, nous sommes devenus une immense bureaucratie dans laquelle la moindre prise de décision fait passer l'ascension de l'Everest pour une promenade digestive. Heureusement pour nous, nous disposons d'un monopole sur la récolte de pépites d'or, qui nous assure une survie confortable. 
Afin d'améliorer notre rentabilité, mise à mal par notre organisation absurde, notre processus de contrôle de l'innovation et l'absence de concurrence, nous recrutons un(e) chef de projet Amélioration de la rentabilité. 
A la tête de cet ambitieux programme, vous reporterez directement au Directeur Général. N'imaginez pas que cela vous donnera le moindre poids dans l'organisation, car c'est lui qui prend toutes les décisions. Vos pairs, membres du Comité de direction, feront leur possible pour vous empêcher de modifier quoi que ce soit à leurs habitudes et périmètres d'influence respectifs. 
Dans l'immédiat, vous vous focaliserez sur  
- le remplissage de fichiers Excel permettant de justifier la rentabilité de votre projet, 
- des présentations répétées de votre projet au Comité de direction pour les distraire à vos dépens, 
- des réunions avec les nombreuses personnes payées à contrôler la qualité de votre travail avant même qu'il ait démarré. 
Habitué(e) au côté vaguement schizophrène du Directeur général, qui est à l'initiative du projet mais n'envisage pas sérieusement de modifier quoi que ce soit à nos habitudes de travail, vous renoncerez à impacter notre culture, notre organisation ou de nos méthodes de travail. Vous pourrez toutefois dissimuler l'absence de réalisations concrètes sous de belles présentations. 
Dans l'éventualité où vous avanceriez malgré tout dans la mise en oeuvre du projet, vous veillerez à ne pas abuser des déplacements car les budgets acquis de haute lutte seront régulièrement "arbitrés" au profit d'initiatives inutiles et coûteuses, de nature à alimenter le buzz à notre sujet dans les médias. Comme notre système d'information est régulièrement indisponible, très lent ou buggé, vous penserez faire votre travail en utilisant des outils 2.0 "grand public". La DSI ne devrait pas s'en apercevoir, mais dans le cas contraire vous accepterez de devenir une victime de choix pour notre Directeur de la Sécurité informatique, toujours en quête de lynchages en public pour justifier son salaire d'amélioration de la protection de nos données. Enfin, si vous avez besoin de manipuler de grandes quantités d'information, recrutez un stagiaire qui fera en un mois ce que notre équipe Business intelligence livrera à 40% après 14 mois de délai, 430 bugs, 3 cahiers des charges et 2 rounds budgétaires. 
Pour ce poste à hauts risques haute visibilité, nous recherchons une personne un peu fêlée amatrice de challenges, bardée de diplômes, à l'expérience impressionnante et pas trop vieille dynamique. Merci d'adresser votre candidature en copiant-collant manuellement chaque ligne de votre CV dans notre trappe à candidats site de recrutement, et en indiquant votre niveau de salaire actuel afin que nous puissions vous convaincre d'accepter une rémunération légèrement inférieure à celle que vous percevez actuellement.  
Le contrat sera signé après renonciation publique à tout esprit d'initiative et toute forme d'autonomie."

J'avoue, le trait est un peu forcé, et on imagine l'auteur imaginaire de cette annonce fort désabusé. Mais, alors que les entreprises ne cessent de vanter l'autonomie accordée aux employés, leur dynamisme, le caractère stratégique de la mission, la profondeur de la "transformation", la réalité n'est-elle pas parfois plus proche de cette annonce caricaturale ? Mon propos n'est pas de dénoncer un éventuel cynisme des organisations - je n'y crois pas -, mais plutôt de pointer l'écart entre la vision idéale du collaborateur, tel qu'il apparaît dans n'importe quelle offre d'emploi, et la latitude réelle dont il dispose une fois embauché. 

Vous doutez de cet écart ? L'institut de sondage Gallup, dans son désormais célèbre rapport, pointe le faible niveau d'engagement des salariés. En France, 9% se disent "engagés", 65% "désengagés", et 26%... "activement désengagés" ! Comme le relève Isaac Getz, auteur de l'excellent ouvrage Liberté & Cie :
  • soit les entreprises ont un problème de recrutement et choisissent spécifiquement les candidats les moins motivés...
  • soit il se passe quelque chose entre le moment où ils sont recrutés et celui où ils répondent aux enquêtes Gallup. 

Dans les prochains billets, nous passerons en revue ce petit quelque chose qui conduit les organisations à saper, très inconsciemment, la motivation de leurs salariés. Voici quelques pistes pour nos prochains rendez-vous : 
  • préférer le contrôle à la confiance,
  • organiser de manière pyramidale plutôt que ronde,
  • croire que "l'information, c'est le pouvoir",
  • ne pas valoriser la connaissance,
  • gérer les mauvaises priorités,
  • confondre outils et usages...

A bientôt !
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